LE PLEBISCITE (Nouvelle inédite)

LE PLEBISCITE (Nouvelle inédite)

Personne n’était en mesure de retracer sa généalogie, mais l’on savait intuitivement que son ancêtre pouvait être fier de sa progéniture. Il avait de nombreux frères, mais avait, de l’avis de tous, choisi de venir au monde avec une fausse jumelle. Plus tard, les gens se demandèrent ce que cela aurait donné d’avoir deux vrais jumeaux, même de genres différents.

C’était l’enfant le plus obéissant du monde. Un amour d’enfant. Jamais on ne le prit en défaut. Il avait de qui tenir. Sa sœur aussi.

Tout le monde sait que les naissances gémellaires donnent à voir toutes sortes de couleurs. Comme ces deux qui bagarraient tous les jours, à la mort, qui avec une machette, qui avec une hache, s’assénant des coups décisifs, et qui n’arrêtaient ce mortel corps à corps que si leur pauvre mère s’interposait ; elle ou rien. On voit donc des vertes et des pas mûres, sans jamais, toutefois, mettre en doute leur maladive complicité. D’ailleurs, nos deux larrons étaient ceux que l’on voyait aussitôt bras dessus bras dessous, dans les ruelles du quartier, se faisant mille confidences.

Nul ne peut à ce jour dire avec exactitude quand ils sont nés. L’on dit seulement que l’on vit d’abord le mâle chez Nti-Bisse qui le confia à Ndzinga, son plus-que-frère qui, lui, le remisa à Mamoudou son intime qui avait en plus haute estime Wamba pour qui Nti-Bisse était un vénérable mentor. C’est dire si, soucieux de l’avenir de cet enfant trop docile, trop présent et par conséquent trop embêtant, Nti-Bisse ne s’était pas rendu compte que le petit avait été confié à plus d’un tiers.

Ce safari restreint lui avait permis de mesurer la crédulité légendaire des adultes. Le sentiment flou qui sourdait confusément dans ses veines s’était alors chargé de la consistance de l’ego, s’aventurant avec jouissance sur le terrain non circonscrit de l’amour-propre, pour devenir un besoin vital d’hégémonie. « Il me faut régner sur ces gens ! Leurs journées s’organisent autour de choses routinières. Moi, je leur apporterai un peu d’évasion, du piment, du goût… de la vie. »

 

C’est à partir de ce moment que l’on vit sa sœur jumelle copiner avec toutes les femmes de la contrée. Sa popularité était telle qu’il ne fut plus possible d’avoir à soi à la fois le cœur et la tête d’une femme. Et cette enfant plutôt vicieuse séduisait déjà les hommes.

Ils n’avaient même pas honte, les hommes, jeunes et vieux, de se laisser prendre au piège de cette gamine. Et plus on les taquinait à ce propos, plus ils s’entichaient d’elle et cela sans que, pour une fois, aucune femme s’en émeuve. Elle avait, ma foi, ensorcelé toute la population.

Il suffisait alors qu’elle glisse une information pour qu’elle remplace l’Evangile de Matthieu, une autre contre l’Epître aux Ephésiens, une autre encore valait les prophéties d’Esaïe et… A ce rythme, la Bible n’aurait plus de divin que l’antique visage.

Elle permit à son frère de prendre le gouvernement d’un électorat acquis depuis lurette. Il voulut néanmoins s’astreindre à toutes les primaires dont on se serait bien passé. Mais, que voulez-vous ? Il avait l’âme sensible, le cœur républicain, l’esprit démocrate. Il obtint le licenciement de Minkoulou accusé de détournement par son patron, sépara Mbezele et Rabiatou pour une affaire de gris-gris accordant un irrésistible ascendant sur la gent masculine, défraya la chronique sur l’autocratie du Chef de village, et réussit l’exploit de pousser Song à divorcer de Mawabo – elle aurait accepté les avances du Sénégalais du coin pour quelques kilos de riz…

Pour tout dire, l’enfant sans âge avait fait ses preuves et pouvait aisément s’asseoir sur le trône de la collectivité. Son éloquent passé était son directeur de campagne, sa sœur une caution morale inestimable.

Un peu trop d’assurance, de la morgue quoi ! lui fit faire une chute anthologique dans les derniers sondages. Cela lui rappela la première fois où il fut en proie au doute. C’était l’époque de ses premiers balbutiements : Fruh, pourtant bien aiguillonné, n’avait pas jugé conséquent de suspecter Ntoumba d’être à l’origine de la disparition subite de la bouteille de « mandjunga » égarée au milieu de vulgaires bières qu’avait offert le prétendant de sa treizième fille, Aretha. Il avait déjà, à maintes reprises, été radin et fomentait, effectivement, le même forfait alors qu’ils avaient été deux à recevoir ce geste de déférence du futur gendre. Notre héros ne put ne pas imputer sa déculottée à la bonne percée du bon sens et des sentiments purs dans la gestion des multiples contentieux que la case à palabres mettait un point d’honneur à vider.

Ainsi, l’on exclut la malveillance dans l’impossibilité qu’eut Makrita à rembourser le prêt de deux boîtes de haricot aux portes des semailles de mars. Il fut aussi démontré à Mvondo que Sida et son épouse n’avaient eu aucun rapport coupable, le jeunot ayant simplement été le premier à secourir Samedi quand il la vit s’écrouler nue sous son pagne défait alors qu’elle allait prendre un bain : elle était enceinte. Et tel cas, et tel autre : bla-bla-bla.

Ce beau monde s’était repris en main. Une catastrophe ! Car l’on se demandait déjà ici et là d’où pouvait provenir ce florilège d’accusations. L’air n’était pas à la propagande : il se fondit dans la nature, attendant un moment favorable. « Où est ma sœur ? Elle seule peut me sortir de ce ballottage défavorable. »

Il revint en force de manière décisive dans l’affaire de la vieille Kouba. L’octogénaire, qui vivait seule à l’orée du village, avait contre elle d’avoir épuisé six hommes du meilleur cru sans daigner leur faire d’enfants. Comme si cela ne suffisait pas qu’elle ne fructifiât pas les bras qui continueraient à effrayer les pas chargeurs de la noire forêt, elle donnait l’impression de renouveler sa vigueur au jour le jour. Et voilà  que depuis quelques temps, elle n’avait que du « Jésus » à la bouche.

Tel un essaim d’abeilles, les jeunes du village, illustres devant l’Eternel pour leur inaptitude à tout, hommes et femmes de plaisir, se ruaient sur la ruche de Kouba. Qui ignore que les faux-bourdons reviennent à la base pour se décharger de leur trop plein de nectar que la ruche transformait en miel ? Tout le village estima que le nectar de ces jeunes, leur vigueur et leurs espoirs, se déversait dans la case extérieurement inintéressante de Kouba et se transformait en cette joie de vivre qui faisait croire que cette femme se riait de la vie qui lui avait pourtant tout refusé. D’ailleurs l’épidémie s’était répandue sur ceux qui foulaient le sol de son logis.

Personne n’aime les notoriétés bien établies, encore moins savoir que quelqu’un possédait une telle recette de transformation d’individus indociles et peu recommandables en citoyens responsables et travailleurs. Personne n’aime voir des gens qui n’ont pas de souci, surtout par les temps qui courent, difficiles, cruels.

Il fallait stopper tout net une telle ascension sociale. L’occasion fut offerte par la vie qui ne trouva pas moins que de faire mourir des abeilles, un et une jeunes qui perdirent jour après jour à vue d’œil, gramme sur gramme de muscle, de chair, de vie, de vie, présentant sur la peau des boutons noirs et quelquefois de curieuses infections sur le visage, sans compter des diarrhées interminables…

Le gibier était tombé dans le piège. On avait là tous les symptômes d’une sorcellerie éprouvée. On avait mangé ces enfants à vue d’œil jusqu’à ce qu’il ne reste que la peau sur les os et des yeux globuleux d’une morgue blancheur. Le bon sens ne profita pas longtemps de l’ultime sursaut d’orgueil que lui offrit le personnel du centre de santé.

 ***

Des centaines et des centaines de personnes, grands et petits, jeunes et vieux, hommes et femmes, comme un seul homme et dans un roulement de voix qui crient et huent après que leurs mains aient roué de coups et lapidé un corps rabougri sous une peau fripée. Son deuil débuta aussitôt.

On a raccompagné Kouba à la frontière du village, l’obligeant à traverser à gué le cours d’eau au débit heureusement affaibli. Elle a un vieux pagne aux couleurs incertaines autour de ses seins. Ses mamelles en sandales qui ont tété les trois quarts de ses bourreaux pendent sur son ventre. Une immense douleur semble barrer son visage sur lequel ont séché deux ruisseaux. Elle n’a pas bronché sous le coton ébouriffé de son crâne rapetissé. Elle ne pouvait pas. D’ailleurs, le tribunal ne lui reconnut pas ce droit. Peut-être priait-elle « son » Jésus qu’elle prêchait à tous vents.

Déjà dans les villages d’en face, on n’en voulait pas. Ce qui obligea la dépouille de la plus belle femme à longer le lit du fleuve, les bras ballants. Elle n’avait plus rien, sa maison ayant été calcinée pour ne rien garder d’elle. On ne pouvait se permettre d’y accorder asile à quelqu’un sur qui avait pesé le soupçon de sorcellerie que la rumeur s’était mise en demeure de propager, tel un tsunami sur les berges troubles des cœurs à l’entour.

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